Fiscalité crypto en France : les 6 mesures de la proposition de loi Midy expliquées
08/01/2026Les petits ruisseaux font les grandes rivières. Un hackathon d’un week-end, une loi de la République. Six mesures, une seule proposition, et une bonne dizaine d’années de frustrations fiscales et sécuritaires enfin couchées sur le papier. La proposition n°3090, déposée le 23 juillet à l’Assemblée nationale par le député Paul Midy, entend aligner la fiscalité crypto française sur celle des actions, protéger les dirigeants menacés et ouvrir un nouveau canal de financement aux jeunes entreprises. Ce que la plupart des résumés réduisent à trois lignes tient en réalité en six articles bien distincts, chacun avec sa propre logique. Autant les détailler correctement, texte officiel à l’appui.
- Un hackathon législatif inédit à l’Assemblée nationale a accouché d’une proposition de loi visant à aligner la fiscalité des cryptomonnaies sur celle des actions françaises.
- La proposition législative aborde la taxation des jetons de gouvernance, la compensation des moins-values, et prévoit une protection accrue pour les dirigeants menacés, reflétant des préoccupations sécuritaires alarmantes.
Un hackathon à l’Assemblée, pas un cabinet ministériel
La proposition n°3090 est née d’un format inhabituel : un hackathon législatif organisé à l’Assemblée nationale par l’Adan, en présence de Gabriel Attal et de Paul Midy. Le texte a été déposé le lendemain, déjà cosigné par 91 députés.
Un hackathon, format habituellement réservé aux développeurs qui codent un prototype en 48 heures, appliqué à la rédaction d’une proposition de loi. La méthode a un effet concret sur le résultat. Les six mesures collent aux irritants remontés par des professionnels du secteur, pas à une vision abstraite de la fiscalité crypto imaginée depuis un bureau parisien.
Les jetons de gouvernance, taxés à la revente et pas avant
Première mesure, la plus technique : les jetons de gouvernance, ces tokens qui donnent un droit de vote sur le fonctionnement d’un protocole informatique. Le texte crée un nouvel article du code général des impôts pour les jetons attribués en récompense d’une contribution documentée au développement, à la sécurité ou à la gouvernance d’un protocole. Contrairement à une lecture rapide, il ne s’agit pas d’exonérer tous les airdrops distribués au grand public.
La mesure vise spécifiquement les jetons de contributeurs, développeurs ou mainteneurs, taxés seulement au moment de leur revente effective et non dès leur réception. Simple sur le papier. Elle s’appliquerait rétroactivement aux attributions depuis le 1er janvier 2024, ce qui règle au passage plusieurs années de zone grise pour les contributeurs open source déjà rémunérés en tokens.
Moins-values et paiements courants, le service minimum du bon sens
Deuxième chantier, les moins-values. Un investisseur crypto qui perd de l’argent sur une année ne peut aujourd’hui reporter cette perte sur des gains futurs. Un porteur d’actions, lui, le peut sur dix ans. La proposition copie ce régime déjà existant pour les valeurs mobilières, une mesure qui ne coûte rien à l’État en régime de croisière puisqu’elle lisse dans le temps une fiscalité déjà due.
Troisième chantier, une exonération des paiements en cryptoactifs jusqu’à 1000 euros par an pour l’achat de biens ou de services. De quoi encourager l’usage des cryptos dans l’économie réelle plutôt que comme simple réserve de valeur, un objectif que la loi PACTE de 2019 n’avait pas atteint malgré la création du statut de PSAN (prestataire de services sur actifs numériques).
Protection des dirigeants, la loi rattrape une réalité sécuritaire
Le texte ne s’arrête pas à la fiscalité. L’exposé des motifs s’appuie sur un chiffre qui justifie à lui seul deux articles entiers. La France est devenue le premier pays d’Europe pour les violences physiques visant des détenteurs de cryptoactifs, avec plus d’une quarantaine d’enlèvements, tentatives d’enlèvement ou séquestrations recensés depuis le début de l’année 2026, soit environ un cas tous les deux jours et demi.
Face à ce constat, l’article 4 impose le masquage de l’adresse personnelle des dirigeants dans les registres dématérialisés, à l’exception du code postal, sous peine d’une amende de 45 000 euros pour les opérateurs qui ne s’y conforment pas. L’article 5 touche à un point de droit plus fin. Il exclut du champ de l’abus de biens sociaux la prise en charge, par l’entreprise, des frais de protection personnelle d’un dirigeant menacé, ainsi que de son conjoint, partenaire pacsé, concubin, ascendants, descendants ou fratrie, sous quatre conditions cumulatives : une menace avérée et liée à la fonction, une dépense proportionnée, une autorisation préalable de l’organe social compétent, et une documentation conservée pour contrôle. De quoi lever un flou juridique qui dissuadait certaines entreprises de financer la sécurité de leurs dirigeants par crainte de s’exposer elles-mêmes à des poursuites.
Le DLT pilot regime, la mesure que personne ne commente
Dernier volet, et sans doute le moins commenté du texte. L’article 6 ouvre aux sociétés par actions simplifiées (SAS) l’accès au régime pilote européen applicable aux infrastructures de marché fondées sur la technologie des registres distribués (DLT), prévu par le règlement européen 2022/858. Concrètement, une SAS pourrait émettre des titres financiers exclusivement via une infrastructure DLT, un format aujourd’hui réservé à d’autres formes sociales.
Le législateur affiche un objectif simple, faciliter le financement des petites et moyennes entreprises innovantes. La SAS est le statut juridique le plus répandu chez les startups françaises, crypto ou non, ce qui explique le choix de cette forme sociale plutôt qu’une autre. Une mesure technique, presque invisible dans les résumés du texte, mais qui pourrait peser lourd pour une SAS crypto en levée de fonds.
Le vote, pas le texte, sera le vrai test
Le calendrier compte aussi. Un texte déposé fin juillet ne sera pas discuté avant septembre, mais ce délai laisse le temps aux commissions de l’examiner et aux cosignataires de se multiplier avant que l’agenda budgétaire de la rentrée, 2027 en tête, ne prenne toute la place. Le précédent le plus proche donne une idée du chemin qui reste à parcourir. En avril, un article similaire visant à taxer les wallets non hébergés au-delà de 5000 euros avait été rejeté en commission mixte paritaire, à la faveur d’un lobbying assumé du secteur. Le texte intégral de la proposition n°3090 est consultable sur le site de l’Assemblée nationale, avec l’exposé des motifs complet et la liste des 91 signataires.
L’écosystème crypto français ne se contente plus de réagir aux textes qui le menacent. Il en écrit désormais lui-même, dans une salle de l’Assemblée nationale plutôt que dans un cabinet d’avocats. La suite se joue en commission des finances, dans la continuité directe des débats sur la fiscalité des wallets qui avaient occupé le secteur en avril, la dernière fois qu’un texte crypto est passé aussi près du vote avant d’être recalé.
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